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Parlez-moi de corruption!

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Juste pour raconter ce qui s’est passé à tous ces journalistes qui répètent ce qu’on leur a dit d’écrire, et qui ne prennent peut-être pas la peine d’aller au fond des choses.

Peu après le début des manifestations, Saad Hariri a déclaré, après avoir vu le Président Aoun, qu’il allait satisfaire les demandes des manifestants, qu’il allait lever le secret bancaire, qu’il allait faire juger les corrompus. C’est alors que je l’ai applaudi en lui disant qu’il était admirable. Ce que je n’ai jamais fait pour un Premier ministre depuis Taëf.

Parce que, comme je le répète depuis 30 ans oralement et par écrit, Hariri ne peut juger la corruption sans commencer par sa propre personne, par ses amis, et par la mémoire de son père, qui est arrivé au Liban avec 1 milliard et est morts avec 17 milliards. Le Liban n’était pas endetté et avait un énorme dépôt en or et devises fortes quand Rafic Hariri est arrivé. Quand il est mort, le Liban avait des milliards de dettes. Mais parce que c’était le copain de certains, on a obligé le Liban à subir son ombre, comme si son fossoyeur avait été son sauveur. En rappelant que le traité de Taef qui prive les chrétiens de tout pouvoir, a été écrit par lui. Tout le chantage exercé sur les députés à cette époque, c’est lui.

C’était bien par bonne volonté et par désir de tout pardonner pourvu que les choses changent, que j’ai écrit ce compliment à Saad Hariri. Mais il n’a pas tenu parole, et il a refusé la levée du secret de ses comptes bancaires, et il a refusé de rendre des comptes. Et il a démissionné pour fuir.

En même temps, il a chargé sa rue de réclamer son retour. Vous savez avec quelle facilité, avec 500 dollars, on peut obtenir une manifestation. Que de gens ont faim et sont prêts à aller lancer des slogans en échange de 10, voire même de 5 dollars. Je me rappelle comment le père de Saad Hariri, ayant loué un parking à Achrafié il y a 15 ou 20 ans, et n’ayant pas réussi à le remplir avec les chrétiens du quartier, a envoyé remplir des bus avec des ouvriers syriens. Ils sont arrivés, les Syriens ont crié le nom d’Hariri, et ils sont repartis.

Ces cris permettent à Saad de minauder, exigeant la dictature: un cabinet de technocrates, c’est-à-dire lui seul représentant politique du pays, tous les autres obéissant à ses ordres parce qu’ils ne sont pas nommés par les partis, mais seulement par lui… et son parti.

Car lui n’est ni un apolitique ni un technocrate.

Il y a beaucoup, beaucoup de sunnites intègres au Liban, qui feraient de parfaits Premier ministres. Mais l’Arabie Saoudite les refuserait. Donc il n’est pas question de penser à eux. Il faut les punir d’être intègres. il faut punir toute personne intègre dans ce pays ou dans ce monde. Comme dit la chanson que Guy Béart imagina au Liban apparemment: “Le premier qui dit la vérité, il doit être exécuté”.

Mais même en excluant la candidature de sunnites propres, intègres et dignes de s’appeler libanais, il n’en reste pas moins que Saad Hariri n’est pas le seul corrompu au Liban. Il y en a d’autres. Et puisque la rue réclame le changement, on devra nécessairement penser à une figure nouvelle parmi ce monde de corrompus. Parmi les rivaux et égaux de Saad Hariri en corruption, il y en a un qui n’a pas encore été Premier ministre, c’est Safadi.

Pour se débarrasser de ce rival, Saad Hariri décide de le griller. Il lui annonce qu’il va charger son bloc parlementaire et ses amis de le nommer Premier ministre. Les amis de Saad Hariri font la même promesse à Safadi. La chose semble assurée, et Mohamed Safadi, tout content, monte chez le Président pour discuter des consultations parlementaires.

Mais quand vient leur tour, les trois ex-Premiers ministres (qui, comme vous le savez, sont purs et sentent bon comme des enfants qui viennent de naître et ont pris leur bain) contredisent Safadi.

Ces trois dont aucun n’est à vendre pour un poste ou pour des millions. Ces trois surgissent donc, et nomment Hariri, alors que, de notoriété publique, ils le détestent. Et Hariri, qui ne se déteste pas soi-même, se fera évidemment nommer par ses propres députés. Et le tour de prestigitation est joué. Merveilleux!

Il est vrai que ces trois ex- auront besoin de soutien, et Saad Hariri aussi a besoin de soutien. Puisqu’on parle de corruption… Ainsi, la juge Ghada Aoun s’est portée partie civile contre Mikati, son frère et son fils, pour une affaire de vol des biens publics, en l’occurence, de crédits fonciers que l’Etat avait consacré aux jeunes ménages incapables de se payer un logement pour se marier. Particulièrement criminel de la part d’un multimilliardaire comme lui, qui s’est enrichi, entre autres, sur le dos des pauvres.

Et que croyez-vous qu’il soit arrivé? A-t-on jugé Mikati? Non. On a fait des scènes à la juge en lui demandant de quel droit elle sortait le dossier maintenant. On l’a attaquée pour masquer le dossier. Le procureur Oueidate a demandé aux juges du Mont-Liban de la boycotter. Et donc, l’affaire Mikati dort dans un tiroir, et c’est la juge qui est accusée. Comme elle a répondu: “Si j’ai fait quelque chose, portez plainte contre moi.” Ils n’ont pas porté plainte contre elle, ils ont juste rangé le dossier de Mikati. Combien celui-ci a payé pour cette subtilisation?

Vous comprenez qu’il ait besoin d’un puissant protecteur et qu’il ait intérêt à nommer Saad Hariri, si celui-ci, comme il semble, arrive soutenu par les Saoudiens et les Américains! (Contrairement à ce qu’il en était quand il ne combattait pas le Président)

Et que dit Fouad Siniora, l’autre compère? Siniora aussi a besoin d’aide, car il a volé 11 milliards à l’Etat libanais. Quand il a été question de le juger (quelques semaines avant les manifestations), le mufti a dit: “Ligne rouge”. Le juge a répondu: “Pour la justice, il n’y a pas de lignes rouges”. Siniora a fini par comparaître pour la première fois il y a quelques jours. Donc vous comprenez combien il a, lui aussi, besoin d’avoir un Premier ministre plus puissant que Safadi pour le couvrir de son ombre protectrice et faire taire la justice. Car ces 11 milliards, d’où les sortira-t-il? Comment les a-t-il utilisés?

C’est donc la journée des dupes. Retournement de situation: “Non, ce n’est pas Safadi, c’est Saad Hariri que les trois ex-Premiers ont nommé.” Safadi n’en peut plus de honte. Ses gens annoncent qu’il y a eu maldonne, et qu’on a voulu le couler en prétendant qu’il avait présenté sa candidature, qu’il n’aurait pas pu accepter d’être nommé car il a une maladie grave, une maladie qui empêche son cerveau de se fixer longuement sur un sujet.

Son ex-femme, scandalisée, diffuse un audio dans lequel elle explique qu’on a joué un sale coup à son ex, et que, aussi mauvais qu’il soit, il ne mérite pas cela.

Puis on apprend que non, Safadi n’est pas malade. Lui-même tient à sortir de l’ombre et à exiger qu’on le juge pour les affaires de corruption qu’on lui impute. (Si vous vous en souvenez, j’avais écrit que je ne l’attaquerais pas s’il combattait la corruption, en d’autres termes, s’il commençait par rendre lui-même des comptes.) On attend que Siniora, Hariri, Mikati, Berri et les autres lèvent aussi le secret.

Et les surprises s’amoncèlent sur le pays. Vous savez que Berri et le Hezbollah ont été les premiers à exiger l’amnistie. L’amnistie pour des trafiquants de drogue! En échange, ils ont accepté l’amnistie de mille islamistes sunnites qui font partie d’al-Qaïda ou d’autres organisations tout aussi sympathiques!

J’ai expliqué dans un article précédent que le projet de loi comporte tellement de clauses restrictives, qu’en définitive, ni les trafiquants de drogue, ni les terroristes ne peuvent être libérés. Mais comme je l’ai dit aussi, il y aura des pressions, et on trouvera moyen……… (Notez bien que je n’emploie pas le conditionnel, mais le futur.)

Moi, comme toutes les honnêtes gens, je suis pour le refus de cette amnistie. Je l’étais quand il s’agissait de Samir Geagea, amnistié en 2005 parce que Saad Hariri voulait faire libérer les islamistes assassins de Denniyé et de Majdal Anjar! Certains ont défendu Geagea parce qu’il était chrétien. Mais pour moi, un musulman honnête vaut mieux qu’un chrétien assassin, et si Geagea s’était repenti, comme sa propagande nous l’avait un moment fait croire, il aurait lui-même refusé de sortir de prison alors que d’autres, pour des crimes bien moindres, ne sortaient pas. Et surtout, il aurait refusé de sortir si, en contrepartie, on libérait les éventreurs de chrétiennes enceintes, et les décapiteurs de soldats aux noms chrétiens.

Il ne faut pas oublier cela, messieurs les journalistes français! L’autre jour, la prof française de mon adolescence, apprenant que Geagea avait été interviewé dans la presse française, m’a dit: “Mais ils ne savent pas que c’est un assassin? C’est de notoriété publique!” Je lui ai dit que la propagande ayant coulé sous les ponts, visiblement, on ne savait plus que Geagea est officiellement un criminel jugé et condamné pour au moins quatre meurtres, et qu’il a été, non pas innocenté, mais simplement amnistié!

Des députés ont campé près du Parlement pour être sûrs de ne pas être empêchés par les manifestants, de se réunir. D’autres ont boycotté la séance. Parmi eux, ironiquement, les députés de Geagea, qui ne pourrait pas leur donner des ordres ni avoir un bloc au Parlement, s’il n’avait été lui-même amnistié en échange de l’amnistie des terroristes islamistes!

Et, mes chers, il n’était pas besoin de boycotter la séance pour empêcher cette amnistie! Il suffisait de voter contre!

En revanche, l’absence de ces députés a fait sauter le quorum. Du coup, plus de loi sur la levée du secret bancaire des comptes de ces messieurs, Saad Hariri, Safadi, Mikati et Geagea compris!!!!! Ni sur la provenance de leurs biens faramineux! Ils ne risquent plus de se présenter à leur électorat comme étant ceux qui ont refusé que la corruption soit jugée, que les biens pillés soient rendus au peuple, puisque la séance n’a simplement pas eu lieu!

Parlez-moi de corruption! Cela fait deux décennies que Siniora vole l’Etat libanais, comment se fait-il qu’il ne soit jugé que maintenant, sous le régime Aoun? Sans doute parce que, comme ils le disent, Aoun est tellement corrompu qu’il faut absolument le faire sauter avant qu’il ait fait sauter le secret bancaire…

Lina Murr Nehmé, 19 novembre 2019

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Quand attaquer et quand défendre

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Il y a eu aujourd’hui un consensus autour de Mohamed Safadi comme nouveau Premier ministre au Liban. Il semble donc qu’il sera nommé durant les consultations.

J’ai précisé dans mon post précédent que j’attaquerais Safadi s’il ne combattait pas la corruption. J’ai bien cité cette seule clause. S’il se dénonce lui-même et répare ses torts, pourquoi en serais-je fâchée? Ceux qui m’ont suivie les dernières semaines savent que je l’ai attaqué pour une affaire très grave, dans une vidéo en arabe où je me suis adressée à lui personnellement autant qu’à Mikati, et je les ai traînés dans la boue en leur disant que leurs milliards et leurs élections comptaient davantage, pour eux, que la sécurité de leur ville, Tripoli.

J’ai toujours dit qu’il y avait des masses de musulmans sunnites de très haute qualité humaine au Liban, et qu’on n’est pas obligé de prendre les pourris. Mais j’ai écrit, la semaine dernière, un article montrant que le Premier ministre libanais serait nommé par l’Arabie Saoudite et que son identité ne changerait rien. Les Saoudiens nomment le Premier ministre à travers les hommes corrompus qui ont été imposés au Liban à la faveur de l’occupation. Ils se vendent, et les Saoudiens paient.

La vidéo suivante, en arabe, fondée sur un document saoudien publié par Wikileaks, donne un exemple de leurs méthodes. Il s’agit d’une lettre envoyée par l’ambassadeur saoudien à son ministre, pour lui dire que le leader chrétien Samir Geagea demande de l’argent saoudien pour financer sa milice, et dit qu’il est prêt à aller en discuter en Arabie. Et l’ambassadeur a expliqué au ministre que Samir Geagea serait utile pour combattre le général Aoun et le patriarche Rai (chefs politique et religieux de la majorité des chrétiens), ainsi que le Hezbollah. Depuis, Geagea va et vient régulièrement en Arabie. L’accord financier qu’il a demandé a donc été conclu et demeure actif. Les Saoudiens ont payé Abdel-Halim Khaddam 30 millions de dollars pour monter une milice et combattre le Président Assad. Combien donnent-ils à Geagea pour rendre le même genre de services au Liban?

Les chefs d’Etat occidentaux collaborent en reconnaissant ces personnalités corrompues. Ils refusent ainsi de traiter avec des hommes qui représenteraient vraiment le peuple libanais. Ils ne traitent pas avec la majorité chrétienne. Ils ne traitent pas avec les sunnites intègres. Et ils ont contribué à fabriquer une majorité sunnite haririenne qui, à l’origine, ne correspondait pas à la volonté populaire. Comme le prouve le besoin qu’a eu Rafic Hariri de recourir aux attentats pour éliminer son rival politique Mustapha Saad, et plus tard, aux distributions d’argent pour se faire élire et réélire.

Après la mort de Rafic Hariri, les Saoudiens ont imposé son fils Saad pour lui succéder, alors que le parti et la famille Hariri, au Liban, avaient déjà élu son frère Baha, l’aîné. Du jour au lendemain, Saad a été parachuté au Liban, et il a mené les élections à la place de Baha. Puis l’Arabie Saoudite a imposé le banquier des Hariri, Fouad Siniora, comme Premier ministre à la place de Saad qui avait gagné les élections. Et on n’en finit pas de raconter les histoires des ingérences saoudiennes dans les affaires du Liban, dont la plus grave reste le changement de la Constitution et le pillage des pouvoirs du Président (qui doit rester chrétien d’après ce texte) au profit du Premier ministre (qui doit rester sunnite). À ce sujet, je renvoie à mon livre “Du règne de la Pègre au réveil du Lion”.

A cause de ce processus de corruption qui se nourrit d’elle-même, j’ai écrit, la semaine dernière, que le Premier ministre serait choisi par l’Arabie Saoudite et que son identité importait peu. Car le régime saoudien n’est pas une entreprise de philanthropie. S’il désigne quelqu’un, c’est pour qu’il agisse selon sa volonté. Et cela, ce n’est pas la faute des Libanais. Quand vous êtes en prison, on vous impose les geôliers que l’on veut. Que vous soyez un homme ou que vous soyez un peuple. Mais quand on vous impose un Premier ministre, autant lui donner une chance. Sinon, on va dans le sens du chaos.

Ceux qui ont vu ma vidéo ci-dessus sur Mikati et Safadi savent que, selon moi, Safadi est très corrompu. Il est donc évident que d’après moi, il ne pourrait combattre la corruption que s’il commençait par se dénoncer lui-même. Mes lecteurs sont assez intelligents pour comprendre ce sous-entendu sans que j’aie à le souligner.

Ma raison me dit que Safadi ne le fera pas. Mais je ne l’attaquerai pas, en tant que Premier ministre, avant qu’il n’ait donné de raisons de le faire.

J’ai agi de même avec Macron: si vous vous en souvenez, je l’ai attaqué en veux-tu en voilà; puis, quand il a été élu, j’ai écrit l’article “Emmanuel Macron ou le cauchemar qui vient”.

Ensuite, j’ai cessé les attaques, car pour la sécurité du public, on ne doit pas attaquer un conducteur d’autobus au démarrage. On ne l’attaque par la suite, s’il conduit l’autobus dans le précipice. J’ai donc repris les attaques lorsqu’il a réuni les évêques de France aux Bernardins. J’ai alors annoncé que nous devions nous attendre à voir une ouverture vers les islamistes, notamment l’UOIF, qui l’avait soutenu aux élections. J’ai également montré ce que signifiait sa réception de Sherin Khankan. Et ce que signifiait sa donation à Syria Charity, la façade d’une organisation djihadiste.

Les informations que je mets sur ce site, sur ma page Facebook, sur ma chaîne Youtube, et occasionnellement, sur mon compte Twitter, sont des bouteilles jetées à la mer. Parfois, elles arrivent à destination; mais le plus souvent, elles n’arrivent nulle part, sauf dans les cœurs de bonnes gens remplis de bonne volonté, et qui, comme moi, ne peuvent rien faire; et que je remercie pour leur fidélité et leur affection, que je leur rends de tout cœur.

Je me rappelle cette scène qui a eu lieu en 1969, lorsque le président Charles Helou avait laissé Yasser Arafat imposer au Liban, par le biais de Nasser, le traité du Caire, qui donnait aux camps palestiniens le statut d’extraterritorialité. Petite fille, et entendant tout le temps mes parents attaquer Charles Helou (mon père disait: “Charles ma elo” (Charles qui n’a pas [les organes]), j’ai voulu le ridiculiser en lui mettant des oreilles d’âne sur une photo. Mon père a regardé et m’a dit: “C’est tout de même ton Président”.

Ce fut pour moi une leçon pour toujours. Finalement, les institutions — la présidence, les ministères, la police, l’armée — ne doivent pas être confondues avec ceux qui les commandent. Un policier peut être salaud, brutal, il doit être puni. Lui et non l’institution, car celle-ci a pour but de servir la société.

Idem pour la Présidence. Macron doit rendre des comptes. Il doit être jugé, mais après l’échéance présidentielle. Encore faudrait-il ne pas le réélire. Mais non le brûler en effigie pendant qu’il est Président, car si l’institution et la fonction sont méprisées, un bon Président, par la suite, ne pourrait pas gouverner.

Or actuellement, c’est ce qui arrive au Liban, avec des slogans, des injures, des insultes, des dessins obscènes préparés par avance par des personnages qui flétrissent des institutions, indépendamment du fait que les hommes qui les occupent le méritent, ou non. Car pourquoi vouloir la chute du Parlement, puisqu’il a été élu deux ans plus tôt? Il n’y a qu’à attendre deux ans pour en élire un autre: c’est la règle en démocratie. Pourquoi vouloir la chute du Président qui, de toute façon, va finir son mandat? Pourquoi vouloir la chute du gouvernement, et exiger un “gouvernement de technocrates”, alors qu’on accepte que le Premier ministre soit un homme politique et non un “technocrate”? Il y a quelque chose de corrompu dans le fait d’accepter que le Premier ministre soit issu de la classe politique, tout en exigeant que les ministres, qui représentent tout le pays, ne le soient pas.

J’ai toujours été connue comme une empêcheuse de tourner en rond. Il n’y a pas un politicien que je n’aie pas attaqué en public. En feuilletant mon livre “Du règne de la Pègre au réveil du Lion”, une journaliste m’a dit: “Mais tu attaques tout le monde! Je comprends que ton livre les dérange. Ainsi, si quelqu’un veut changer d’alliances, tu l’en empêches!”

Pour la même raison, et après avoir attaqué Safadi dans la vidéo ci-dessus qui le traînait dans la boue, et même après avoir écrit que le nouveau Premier ministre ferait ce que voudrait l’Arabie, j’ai voulu lui donner sa chance, et croire sincèrement — car l’hypocrisie n’est pas mon genre — à un impossible amendement. Comme, au chevet d’un agonisant, un secouriste qui fait le bouche à bouche croit, jusqu’à la dernière minute, que grâce à son souffle, le corps d’un noyé aura un sursaut et reviendra à la vie.

Croire et essayer contre tout espoir, c’est cela qu’on appelle “l’espérance”. Et parfois, ça marche: les secouristes le savent. A plus forte raison essaierais-je avec un politicien placé au sommet de l’échelle, qu’il soit Hariri ou Safadi, et alors que le pays descend vers l’abîme.

Lina Murr Nehmé, le 15 novembre 2019

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Liban : Cette menace islamiste en embuscade

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Mon article dans Marianne au sujet des armées en présence au Liban, et des armées qui pourraient se constituer. Ont été omises les petites milices du genre de celles de Geagea, désarmé après l’occupation syrienne, et dont la milice reconstituée n’a pas l’expérience des combats; celle de Joumblatt, qui ne s’est pas non plus battue depuis trente ans; celle de Berri, dont les meilleurs éléments sont allés au Hezbollah. Ces trois milices, qui faisaient la pluie et le beau temps dans certaines régions en 1985, sont pour le moment plus ou moins folkloriques, même si elles sont sont armées et capables de tuer.

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Liban: cette menace islamiste en embuscade

L’euphorie des manifestations libanaises ne doit pas faire oublier ce qui est arrivé en Tunisie, en Egypte, en Libye et en Syrie, où des manifestations laïques et pacifiques ont eu pour résultat une forte poussée des islamistes sunnites. Ce scénario pourrait-il se reproduire au Liban?

Octobre 2019. Dans un pays au bord de la faillite, les catastrophes se succèdent. L’économie est gelée par des taux d’intérêt de 20%. Les banques ne prêtent plus, et les importateurs manquent de dollars, la Banque du Liban voulant défendre la livre libanaise en cas de spéculation.
La nuit du 13 au 14 octobre, d’immenses incendies brûlent une partie des forêts de la montagne libanaise. Durant deux jours, la fumée est si dense qu’elle couvre l’entrée de Beyrouth, de Sidon et du Chouf.

Le jeudi 16, le gouvernement annonce de nouvelles taxes, dans le cadre des mesures d’austérité exigées par l’Union Européenne pour accorder des prêts au Liban. Une des taxes est illégale: elle consiste à rendre payante l’utilisation de l’application Whatsapp.

Une foule en colère déferle dans les rues et exige la fin de la corruption. Le gouvernement renonce à la taxe sur Whatsapp, mais les manifestations se poursuivent, avec des nouveautés.

On entend ainsi scander le slogan du printemps arabe: «Le peuple veut la chute du système». Des hommes dressent sur les routes des barrages en incendiant des pneus, et s’installent pour jouer au tric-trac, au tennis ou au baby-foot, ou fumer le narguilé. La fermeture des routes paralyse le travail de la population active.

Le président Aoun avait annoncé des réformes et la lutte contre la corruption, et pour diverses raisons, il a déçu. Les manifestations ont permis l’ouverture du dossier de la corruption. Les ministres et députés du bloc d’Aoun ont levé le secret de leur compte bancaire, en demandant à leurs rivaux d’en faire autant. Ce que certains ont fait.
Les manifestations ne semblent pourtant pas devoir s’arrêter avant le renversement du pouvoir: mardi 12 novembre, les bureaux de poste ont été occupés dans plusieurs villes, et l’un d’eux a été incendié. Un sit-in a lieu au palais de justice. Le siège de la compagnie d’électricité a même été pris d’assaut, ses fonctionnaires bloqués. L’ambassade de France a été assiégée.

Dans tous les pays touchés par le «printemps arabe», le renversement du pouvoir se faisait au moment où l’armée passait aux insurgés. Au Liban, ce n’est pas aussi simple, car plusieurs armées sont présentes sur le terrain.
Côté national, l’armée libanaise, laïque, compte 56 000 hommes. Si son chef passait aux insurgés, ce serait un coup dur pour le pouvoir, mais ce ne serait pas décisif, à cause des forces islamistes présentes dans le pays. Ces forces sont:

Côté chiite, le Hezbollah, qui compte plus de 20 000 miliciens. Comme il est la seule force libanaise ayant le niveau d’une armée, il passe en Occident pour être le maître du Liban. Ce n’est pas vrai, puisque le Premier ministre, qui a les vrais pouvoirs, est pro-saoudien. Ce n’est pas non plus le Hezbollah, mais le chef du parti rival qui occupe le plus important poste chiite. Et l’Iran, asphyxié par les sanctions, n’envoie plus d’argent comme avant.
Contrairement à la version entretenue par Israël et les Etats-Unis, le Hezbollah n’est pas le seul parti islamiste à disposer de milices au Liban. Il est la force libanaise la plus importante. En revanche, les islamistes sunnites armés sont plus nombreux. On peut les classer en quatre groupes qui s’allieraient en cas de guerre:

1° Les islamistes sunnites libanais. Ils alignent 5 000 djihadistes dont une partie est en prison. En 2014, Daesh avait promis de prendre Beyrouth pour les libérer, et de fait, elle avait attaqué par la frontière montagneuse. Mais l’armée libanaise l’a refoulé.

2° Les islamistes sunnites palestiniens, qui totalisent plus de 10 000 combattants dont certains appartiennent à al-Qaïda, Daesh ou al-Nosra. Leur férocité, leurs relations internationales et leur qualité de combat ont été souvent démontrées, notamment lors de la guerre du Fatah-el-Islam contre l’armée libanaise en 2007. Cette organisation palestinienne qui attirait des recrues locales ou étrangères, était financée par de mystérieux donateurs, équipée en matériel sophistiqué, et extrêmement bien entraînée.

3° Le Fatah de Yasser Arafat dispose d’environ 10 000 guérilleros. Mais il doit être compté au nombre des islamistes, car il a toujours combattu avec eux contre les chrétiens et les chiites du Liban. D’ailleurs, c’est de lui qu’est issu le Fatah-el-Islam.

4° Les réfugiés syriens, dont au moins 200 000 sont réservistes. Leur nombre est inquiétant. Le 7 septembre 2015, le président Hollande déclara: «Il y a aujourd’hui un résident au Liban sur trois qui est un réfugié. J’irai au Liban pour aller dans un camp de réfugiés, pour voir où sont les réfugiés, pour que nous puissions justement aider à ce qu’ils puissent y rester.» Il évaluait ainsi à 2 millions les réfugiés syriens et palestiniens. Ces derniers étant environ 500 000, les Syriens étaient, d’après ses chiffres, 1,5 million au Liban. 

De source informée, ils sont aujourd’hui plus de 2 millions, faisant du pays, d’après le Premier ministre Saad Hariri, «un grand camp de réfugiés». Le Liban étant déjà surpeuplé, «la concurrence pour de maigres ressources constitue une source de tensions entre les réfugiés et les communautés libanaises», dit un document de l’UE et du gouvernement libanais.

Le Liban demande à la communauté internationale de cesser de leur fournir des aides financières s’ils restent au Liban, et de les leur donner s’ils s’installent dans des régions de Syrie où il n’y a pas de guerre. La plupart des réservistes ont en effet fui la mobilisation. Ils affirment qu’ils ne peuvent rentrer en Syrie, car un soldat y est si mal payé qu’ils ne pourraient plus nourrir leurs familles. Si cet obstacle financier était levé, la plupart d’entre eux rentreraient dans leur pays.

Mais dans ce cas, le président Assad disposerait de centaines de milliers de réservistes, sans compter des combattants potentiels, en âge de faire leur service militaire. Or la politique française, depuis le début du conflit, a visé à affaiblir le régime syrien. Et il en est de même de la politique américaine. L’argent des ONG a donc continué à parvenir aux réfugiés s’ils restaient au Liban, et non s’ils rentraient chez eux. Le général Aoun raconte dans son discours du 31 octobre que face aux plaintes du Liban, les délégués internationaux «nous répondaient systématiquement la même chose: des paroles fleuries sur le rôle humanitaire que joue le Liban, et un langage politique liant le retour des migrants à une solution politique. Une pression a été constamment exercée pour les maintenir là où ils sont, afin qu’ils puissent être utilisés comme moyen de pression quand il s’agira d’imposer les règlements politiques.» 

La fin de la guerre en Libye a libéré des terroristes d’al-Qaïda, qui sont allés combattre en Syrie. La fin de la guerre syrienne, qui semble imminente, va libérer des terroristes d’al-Qaïda au Levant (premier nom d’al-Nosra). Ils voudront faire le djihad dans le reste du Levant: le Liban, Israël et la Jordanie. Pour empêcher leur infiltration, les Américains avaient promis d’aider l’armée libanaise à acheter du matériel permettant de surveiller les frontières (lunettes de vision nocturne notamment). Ils viennent de geler cette aide.

Financés par les pays du Golfe, les terroristes d’al-Qaïda peuvent offrir des armes et des sommes intéressantes aux réservistes syriens installés au Liban. On ne peut prédire exactement le nombre d’hommes qu’ils pourraient alors recruter, mais le chiffre de 40 000 ne paraît pas exagéré.
L’armée et les milices libanaises sont majoritairement non-sunnites. En cas d’annihilation de l’armée libanaise, la balance des forces pencherait en faveur des islamistes sunnites, dont les armées sont plus nombreuses que celle du Hezbollah. Qu’arriverait-il si elles étaient rejointes par l’armée des djihadistes d’Idlib et par une partie des réservistes réfugiés syriens? 
Là est la grande inconnue.

Lina Murr Nehmé

https://www.marianne.net/…/liban-cette-menace-islamiste-en-…
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Discours de Saad Hariri (22 octobre 2019)

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Excellent discours de Saad Hariri. Il y a une solution dans ses propositions, et comme il dit, cette éruption de colère aura rendu possible, pour le gouvernement, de prendre les mesures d’austérité qu’il n’osait pas prendre parce qu’elles feraient mal aux seigneurs de guerre, notamment les puissants Berri et Joumblatt. 

Saad parle ainsi de supprimer un ministère et toutes les organisations inutilement financées par l’Etat. Songer qu’il ose défaire le travail de son père qui nous a plongés dans cette dette! Et qu’il ose défier les seigneurs de guerre, Berri et Joumblatt — en privant d’argent (jusqu’à 70% du budget que leur payait l’Etat) leurs associations parallèles confessionnelles dont ils ont imposé le financement à l’Etat libanais —, alors que ces associations leur permettaient de recruter des partisans, armés ou non, et d’être aussi puissants! Bravo pour ce courage, cheikh Saad, bravo pour cette humilité avec laquelle vous avez parlé aux manifestants, et pour la première fois depuis 1990, je vois un Premier ministre du Liban. Et pour que je dise du bien d’un discours de Premier ministre, moi, qui n’ai jamais eu un seul mot positif pour un seul premier ministre depuis Taëf — y compris Saad lui-même autrefois, et même aujourd’hui jusqu’à ce soir —, il faut qu’il le mérite. 

Voilà 29 ans que je dévoile les vices, les crimes, les trahisons des Premiers ministres que nous ont imposés les grandes puissances, et que je déplore que les politiciens intègres acceptent de parler avec eux, parce que ce sont des collaborateurs. Ce soir, je n’ai plus cette impression. C’est un peu comme un cauchemar dont on s’éveille. C’était fatiguant, de toujours jouer les Cassandre et de toujours prédire des malheurs, et d’être malheureuse deux fois: une fois en les prédisant, et une fois, parce que les événements me donnaient raison. 

Reste à appliquer ce que vous avez dit, M. le Premier ministre. Et j’en connais qui vont tout faire pour vous en empêcher. Car si certains d’entre eux sont vraiment poussés par la faim, et d’autres, intègres, veulent se solidariser avec le peuple, il y a aussi un troisième parti qui est constitué d’une bande de voyous bien organisés pour casser le gouvernement et empêcher le retour des réfugiés syriens dans leur patrie. Ils sont payés. D’où vient tout l’argent jeté? Des sonos de prix inabordables, des distributions de bouteilles d’eau minérales toute la journée aux manifestants, une grosse console pour produire un Internet haut débit et gratuit, des distributions de sandwiches gratuits à volonté à des dizaines de milliers de personnes, du direct télévisé — plusieurs télévisions — 24h sur 24! Ça coûte cher, le direct, et personne ne fait du direct 24h sur 24! 

Qui paie? MBS, l’ennemi de Hariri? Il a tout fait pour le faire tomber, et il a tellement d’argent que ce n’est pas grand-chose pour lui. George Soros, dont l’organisation Otpor, a entraîné un des dirigeants du mouvement “Vous puez”, qui se retrouvent dans l’actuel mouvement, avec les mêmes méthodes et le même slogan? Bachar el-Assad, qui trouve que les réfugiés syriens sont bien chez nous, une partie d’entre eux étant islamistes? Les trois? Je n’en sais rien. Mais l’apparition soudaine de centaines de milliers de pneus, qui ont été mis à brûler dans toutes les rues des régions chrétiennes — on n’a jamais eu ça — dans tout le pays, pour asphyxier les Libanais. Puis ces manifestations organisées dans des dizaines de villes à la fois… un jour plus tard! Depuis quand une manifestation s’organise en un ou deux jours dans des dizaines de villes à la fois? 

En tout cas, monsieur le Premier ministre, je vous donne pour la première fois ce titre de tout cœur, et je souhaite que vous arriviez à mettre votre parole en pratique. Vous savez en tout cas que vous ne pourrez pas revenir en arrière. Mais je crois que beaucoup de personnes vous ont aimé après avoir entendu ce discours.

Lina Murr Nehmé, 22 octobre 2019

PS : S. Hariri va également essayer de faire rendre l’argent volé à tous les collaborateurs qui se sont succédés au pouvoirs… et les pires sont de son parti. Il y a 11 milliards de dollars réclamés par l’Etat libanais au Premier ministre Siniora. A l’époque, le mufti avait dit: “Siniora, ligne rouge”. Le tribunal avait répondu: “Devant la justice, il n’y a pas de ligne rouge.”

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