En Syrie, après le tollé provoqué par la révision des programmes scolaires, le gouvernement minimise – L’interview de Lina Murr Nehmé

Marianne

Aux oubliettes Darwin

En Syrie, après le tollé provoqué par la révision des programmes scolaires, le gouvernement minimise

Par Martin Bot

Publié le 04/01/2025 à 17:48

Le mercredi 1er janvier, le ministère de l’Éducation syrien a publié un communiqué annonçant des changements sémantiques dans les programmes scolaires. Le document a provoqué une levée de boucliers. Depuis l’accession des islamistes au pouvoir en Syrie, après la chute et la fuite de Bachar al-Assad, la priorité du nouveau gouvernement est de restaurer la stabilité du pays et de liquider l’héritage du clan al-Assad. Mais en imposant une vision islamique dans le domaine éducatif, ils soulèvent des craintes sur leurs intentions. Dès jeudi, le ministre a rétropédalé en repoussant l’échéance.

Le gouvernement syrien a-t-il fait tomber le masque ? Depuis que les islamistes radicaux ont pris le pouvoir à Damas le 8 décembre, après avoir fait chuter Bachar al-Assad, ils s’évertuent à montrer patte blanche aux Occidentaux et à multiplier les gages auprès des minorités religieuses du pays. Mais un communiqué publié sur la page Facebook du ministère de l’Éducation mercredi 1er janvier a suscité quelques craintes.

Sur douze pages, il est spécifié quels termes doivent être remplacés dans les programmes scolaires, et quels sujets ne seront plus enseignés. L’objectif du nouveau gouvernement est de liquider l’héritage du clan Assad et de s’attaquer à la « propagande » qu’ils ont identifié. Mais derrière ce mouvement pour tourner la page, pointe une vision islamiste de la société.

LE RELIGIEUX REMPLACE LE NATIONAL

Pour de nombreux Syriens, un changement s’est révélé particulièrement choquant : dans un verset coranique, il a été décrété que les expressions « ceux qui ont provoqué la colère » de Dieu et « les égarés », devaient être remplacés de façon explicite par « les Juifs et les Chrétiens ». Selon Lina Murr Nehmé, islamologue, la périphrase qui prévalait auparavant était « une expression impersonnelle et pouvant unir tout le monde », parce que laissant plus de place à l’interprétation. Au contraire, la lecture imposée par le gouvernement semble aller dans le sens d’une vision islamiste. « Ces changements dans les manuels scolaires syriens n’ont rien de surprenant. Ils s’inscrivent dans le droit fil de l’éducation islamique traditionnelle », explique Joshua Landis, directeur du Centre d’études sur le Moyen-Orient de l’Université de l’Oklahoma, sur X.

Si ces réécritures sont inquiétantes pour les Chrétiens et les Juifs, elles le sont aussi pour les autres minorités religieuses du pays. Ces substitutions « choqueront les Syriens laïques et de nombreux Chrétiens, sans parler des Alaouites, des Druzes et des Ismaéliens, qui sont considérés comme pires que les Chrétiens et les Juifs, et qui ne sont pas protégés par la loi islamique parce qu’ils ne sont pas considérés comme des Gens du Livre. Les Juifs et les Chrétiens sont simplement malavisés, pas mécréants », développe Joshua Landis.

De manière générale, les modifications évoquées dans le document suggèrent un basculement du nationalisme au religieux comme facteur d’unification des Syriens. La phrase « sacrifier sa vie pour défendre sa patrie » est substituée par « sacrifier sa vie pour la cause de Dieu ». « Les minorités, qui jusque-là pouvaient se revendiquer de la patrie autant que les autres, sont exclues de facto par le remplacement systématique des mots évoquant l’amour de la patrie ou le martyre pour la patrie, par l’expression “la voie d’Allah” », analyse Lina Murr Nehmé.

IMPASSES HISTORIQUES ET SCIENTIFIQUES

Deux figures féminines en particulier ont fait les frais des suppressions annoncées. Zénobie, reine de Palmyre au IIIème siècle, et Khawla bint al-Azwar, cheffe de guerre contemporaine de Mahomet, décrite désormais comme un personnage de fiction.

« Khawla bint al-Azwar est considérée par les islamistes comme un personnage mythique car elle n’est pas citée dans les hadiths authentiques ou dans les dictionnaires de la religion anciens. Avec Zénobie, elles ne correspondent pas à l’image de la femme promue par les partisans d’une vision conservatrice de l’islam. Mais je pense qu’elles sont effacées à cause de la charge patriotique qui leur a été attribuée sous le régime baasiste, plus que parce qu’elles sont des femmes », décrypte Lina Murr Nehmé. « La disparition de ces deux femmes est un débat qui passe sous les radars en dehors de la Syrie, parce que l’existence de ces deux femmes n’est pas toujours bien attestée par les textes », conclut l’islamologue.

Pour finir ce tour d’horizon, mentionnons les impasses historiques et scientifiques. Au lycée, les chapitres relatifs à l’évolution passent à la trappe. « C’est parce que du point de vue de la religion, Dieu a créé l’homme et l’univers », explique Joshua Landis. Idem pour les découvertes sur le fonctionnement du cerveau. Pour ce qui est de l’histoire, les chapitres sur la colonisation française sont éliminés, de même que le massacre de nationalistes syriens à Damas en 1916 par les troupes ottomanes. « Cette suppression ne s’explique que par un effort pour ne pas offenser la sensibilité turque », observe le spécialiste de la Syrie.

LE GOUVERNEMENT TEMPÈRE

La publication du document a provoqué des remous. Des appels à manifester ont fleuri sur les réseaux sociaux. Sur Facebook, le militant et journaliste kurde yézidi Shiyar Khaleal met en garde contre une « éducation fondée sur des idéologies extrémistes ». « Cela peut façonner des individus dont les idées menacent la sécurité régionale et internationale », argumente-t-il.

Changer le programme scolaire de cette manière « n’est pas seulement un danger éducatif, mais une menace à long terme pour le tissu social et l’avenir de la Syrie », conclut-il. De son côté, le journaliste Ziad Haidar soupçonne que ces changements « ciblent » des « groupes religieux spécifiques », malgré les tentatives du nouveau régime pour rassurer les minorités.

Devant le tollé, le gouvernement a minimisé. « Nous avons seulement ordonné la suppression des parties glorifiant le régime déchu d’Assad, et nous avons adopté des images du drapeau de la Révolution syrienne au lieu du drapeau du régime » déchu, s’est défendu le ministre syrien de l’Éducation, Nazir Al-Qadri. En ce qui concerne l’éducation à la religion islamique, il juge que « certains versets coraniques étaient expliqués de manière erronée » et précise que les enseignements « incorrects » seront corrigés. Pour noyer le poisson, il a reporté la modification effective du contenu éducatif : « Les programmes de toutes les écoles syriennes resteront tels quels jusqu’à ce que des comités spécialisés soient formés pour les examiner », peut-on lire dans un communiqué qu’il a publié jeudi sur Telegram, vingt-quatre heures après l’annonce initiale.

« L’annulation jeudi de la réforme ressemble à une première victoire de taille pour les démocrates syriens désireux de restreindre le champ d’action du gouvernement actuel, non élu, à des prérogatives minimales dans l’attente d’élections générales », analyse le quotidien francophone libanais L’Orient-Le Jour. Lina Murr Nehmé est moins enthousiaste.

Pour elle, il ne faut pas prendre les déclarations du gouvernement pour argent comptant : « Je ne suis pas sûre qu’ils fassent marche arrière. Ils veulent gagner du temps. Ce n’est que le début, ils iront pas à pas. »

Par Martin Bot

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