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DAECH est-il fini ?

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On vient d’annoncer que Daech ne contrôle plus qu’1% du territoire syro-irakien.

Cela n’est pas tout à fait exact. Car si Daech ne se bat plus que dans un petit réduit près de la frontière irakienne, cela ne veut pas dire qu’il soit fini, loin de là. Encore moins, que l’Etat islamique le soit. Car cet Etat, le califat, étant à vocation mondiale, peut avoir n’importe quelle organisation, n’importe quelle tribu à sa tête. Il peut être dirigé de n’importe quelle capitale. Même si Daech était fini, l’Etat islamique ne le serait pas. Il ne peut pas l’être tant que les passions actuelles dans le monde seront aussi violentes.

D’ailleurs, Daesh n’est pas du tout fini, il a juste fait un redéploiement. Il s’est retiré du Proche-Orient pour envoyer ses forces conquérir du terrain ailleurs, en Asie orientale et en Afrique. Partout, il fait des alliances avec les terroristes locaux, comme il avait autrefois fait en Irak et en Syrie. Il reconstitue ainsi ses forces, il remplace ses morts et ses déserteurs syriens et irakiens, par des Asiatiques et des Africains. Tant lui que les chefs d’Etat occidentaux ont intérêt à ne pas mettre ceci en lumière. Lui y a intérêt parce qu’il a besoin de travailler dans le secret avant de se dévoiler soudain dans sa puissance. Et eux y ont intérêt parce qu’ils ne veulent pas passer pour des perdants, ils perdraient les élections, après tout ce qu’ils ont fait payer au contribuable pour mener la guerre en Syrie et en Irak. Obnubilés par les approvisionnements en pétrole, ils laissent Daech gagner des territoires aux Philippines, au Myanmar, au Nigéria, au Tchad et ailleurs. Comme si ces pays, leurs citoyens et leur souffrance, n’avaient pas de valeur. Pour le califat, d’ailleurs, ils représentent des conquêtes plus importantes que les territoires que Daech a perdus en Irak et en Syrie. À partir de ces pays, il compte reprendre l’offensive mondiale une fois que les Américains se seront retirés du Proche-Orient. Ce qui arrivera tôt ou tard.

Cette carte montre la situation de Daech en Syrie fin 2018, c’est-à-dire il y a quelques semaines. Cela n’a pas beaucoup changé: plus que d’une présence sur le terrain, Daech dispose de régions amies en Syrie ou en Irak. Ce sont essentiellement celles dont l’EI a “nettoyé” la population, et où il a distribué du bakchich aux chefs, et des vivres aux habitants.

Ces régions amies se rabattront sur Nosra si le califat de Daech venait à disparaître. Ce n’est pas le cas, nous l’avons dit : Daech, existe encore. Vous pourrez dire que Daech est fini le jour où Nosra se donnera le nom de califat. Tant qu’elle ne l’aura pas fait, c’est que Daech sera encore le plus fort, et il ne peut y avoir deux califats au monde. Les médias occidentaux peuvent raconter ce qu’ils veulent. Les habitants, les terroristes, les islamistes savent ce qu’il en est réellement.

Il faut se rappeler qu’à terme, le but du fondateur d’al-Qaïda Oussama Ben Laden — tout comme celui d’Hassan al-Banna et de Saïd Ramadan (respectivement grand-père et père de Tariq Ramadan) — a toujours été l’établissement du califat pour une invasion mondiale. Le différend entre Ben Laden et Zarqawi, chef de la branche “al-Qaïda en Irak”, reposait sur un problème de “timing”. Ben Laden voulait ne proclamer le califat qu’une fois devenu très fort, alors que Zarqawi voulait le proclamer immédiatement. Finalement, Zarqawi est mort avant Ben Laden, et c’est le successeur de Zarqawi, Baghdadi, qui proclama le califat en donnant ce nom à “al-Qaïda-Irak”.

Auparavant, al-Qaïda-Irak avait obligé les organisations sunnites irakiennes à s’allier avec elle, et elle a donné à l’ensemble le nom d'”Etat islamique-Irak”.

Puis elle s’est donné le nom de Daech, acronyme d'”Etat islamique en Irak et à Cham”.

(“Cham”, c’est l’ensemble formé par le Liban, la Syrie, la Jordanie, Israël et la bande de Gaza.)

Daech a pris ce nom parce que la branche qu’elle avait envoyée fonder un Etat islamique à Cham, s’était révoltée contre Baghdadi. Cette organisation s’est révélée au public en se donnant deux noms: “al-Qaïda-Cham”, et “Jabhat Nusrat ech-Cham”, c’est-à-dire “Front d’aide aux gens de Cham”. Elle s’est donné plusieurs noms par la suite, mais le peuple continue à l’appeler “Nosra”.

Daech demeure la plus puissante des branches d’al-Qaïda, si l’on tient compte de ses conquêtes orientales et africaines — et Daech sait qu’en se dispersant ainsi, elle entraîne l’Occident à se battre sur un terrain sur lequel il ne peut pas le suivre. Ce qui le prouve, c’est l’effacement de Nosra, la rivale qui, au Levant, fait le nécessaire pour remplacer Daech. Son but est le califat et l’invasion mondiale. Car Nosra, comme Daech, demeure une branche d’al-Qaïda. Toutes deux ont porté le nom d'”al-Qaïda” durant des années, et ne se sont coupées de l’organisation mère que pour des raisons stratégiques.

Tant que le chef de Nosra ne se sera pas fait plébisciter calife comme avait fait celui de Daech avant lui, c’est que le califat de Daech est encore assez puissant pour ne pas pouvoir être supplanté.

Lina Murr Nehmé, 7 février 2019

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Quels seraient les résultats d’une intervention occidentale en Syrie ?

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La guerre contre l’Irak en 2003 avait donné naissance à Daech. Une guerre semblable contre la Syrie pourrait créer un monstre plus terrible encore.

Aussitôt après les attentats du 11 septembre 2001, George W. Bush décida d’envahir l’Irak. La CIA fut chargée de prouver que Saddam Hussein avait trempé dans ces attentats, qu’il avait des armes chimiques, bref, qu’il fallait l’attaquer. Il y eut alors un matraquage médiatique inouï, qui finit par convaincre le peuple américain et une partie de la communauté internationale, de la nécessité d’en finir avec le régime irakien.

Le 5 février 2003, le ministre Colin Powell, secrétaire d’État américain, fit un long discours à l’ONU pour obtenir son accord. Il prétendit que Saddam Hussein avait des armes chimiques et nucléaires, qu’il avait des relations avec Al-Qaïda par le biais de Zarqawi, et qu’il fallait l’attaquer pour toutes ces raisons.

Zarqawi était un repris de justice jordanien qui s’était radicalisé sous l’influence du mouvement Tabligh. Il s’était présenté à Ben Laden et lui avait proposé de le déléguer pour fonder al-Qaïda en Irak. Mais Ben Laden avait refusé. Pour lui, Zarqawi était un voyou, doublé d’un criminel, car il voulait massacrer les chiites et provoquer une guerre civile entre sunnites et chiites en Irak. Cette guerre civile, en brisant le peuple irakien, permettrait à al-Qaïda d’émerger et de prendre le pouvoir. Loin de vouloir tuer les chiites, Ben Laden avait réussi à s’entendre avec Khomeiny, et il œuvrait pour une alliance de tous les musulmans contre les “mécréants” qu’il appelait “les croisés”.

Al-Qaïda n’existait pas en Irak, parce que Saddam avait toujours refusé ses avances. Il combattait al-Qaïda et cherchait à arrêter Zarqawi. Mais ce dernier se cachait en territoire kurde, fabriquant des munitions et des armes chimiques, notamment de la ricine, poison violent contre lequel il n’y avait pas d’antidote.

Colin Powell parla de ce petit bandit fabriquant de poisons, comme s’il était l’égal de Ben Laden. Cela suffit à faire de Zarqawi un monstre de stature internationale. Ben Laden ne pouvait plus l’ignorer. Il consentit à ce qu’il installe al-Qaïda en Irak. Zarqawi prêta serment à Ben Laden et disparut pendant quelque temps. Il voulait rester en vie et attendre que les Américains brisent Saddam Hussein, pour que lui, Zarqawi, prenne sa place comme chef sunnite du pays.

Le deuxième décret que prirent les Américains en Irak fut la dissolution de l’armée irakienne. Ils jetèrent ainsi à la rue les 350 000 personnes qui y travaillaient. Ils eurent la mesquinerie de leur refuser non seulement des primes de licenciement, mais aussi, les paies auxquelles ils avaient droit. Réduits au chômage, personne ne leur donnant d’emploi, ces militaires mouraient de faim, et leurs familles aussi. Zarqawi recruta parmi eux un grand nombre de combattants et de cadres entraînés et aguerris. Ces sont eux qui constitueront l’essentiel de l’armée de Daech et lui vaudront ses victoires foudroyantes. Et des djihadistes venaient du monde entier s’offrir pour commettre des attentats-suicides. Un millier d’Irakiens, presque tous chiites, mouraient ainsi chaque mois. Ceci finit par provoquer la guerre civile que voulait Zarqawi. La division du peuple irakien ne faisait que le fortifier lui-même.

En juin 2006, Zarqawi fut tué par des frappes américaines. Son lieutenant Abou Bakr Baghdadi lui succéda et réussit à rassembler toutes les organisations islamistes sunnites d’Irak. Et il donna à cet ensemble dominé par al-Qaïda, le nom d’Etat Islamique en Irak.

En 2011, voyant la guerre éclater en Syrie, Baghdadi décida d’en profiter pour y installer al-Qaïda. Pour cela, il délégua en Syrie son lieutenant Joulani. Il lui donnait la moitié de son argent, de ses armes et de ses meilleurs lieutenants. Et Joulani fonda une organisation qu’il appela “al-Nosra”, et aussi “al-Qaïda-Cham”. Cham est le nom donné par les Arabes à l’ensemble formé par la Syrie, le Liban, Israël, les territoires palestiniens et la Jordanie).
Al-Nosra put ainsi avoir un essor foudroyant, notamment en débauchant les éléments de l’ASL (Armée Syrienne Libre). C’était la même stratégie qu’en Irak, puisque la plupart des membres de l’ASL étaient d’anciens militaires syriens.

Et Joulani prit ses distances avec Baghdadi et cessa de lui obéir. Ce dernier décida de l’attaquer et de le remplacer en Syrie. “L’Etat Islamique en Irak” devint “l’Etat Islamique en Irak et à Cham”, plus généralement appelé par son acronyme : DAECH.

Et Daech prit Raqqa et combattit al-Nosra et ses alliés syriens.

L’Arabie Saoudite avait longtemps financé Ben Laden et permis la création d’al-Qaïda. Par la suite, elle avait financé Zarqawi, Baghdadi et Daech. Plus tard, elle cessa de financer Daech et s’intéressa davantage à Nosra et à l’ASL, favorites de l’Occident qui les prétendait “modérées”. Pourtant, les djihadistes de l’ASL avaient été les premiers à couper des têtes et à en diffuser les vidéos. Et ils avaient été les seuls à se vanter, devant caméra et aux cris d’ “Allahou Akbar”, de ce qu’un de leurs chefs mangeait le cœur d’un soldat loyaliste.

Les Américains fournirent ainsi aux terroristes en Syrie un entraînement de qualité, et des armes pour abattre le régime laïque de Bachar el-Assad. Cela, contre la volonté de la majorité syrienne, qui le préfère, et de loin, aux mouvements djihadistes.

Les Américains parlent maintenant d’attaquer Bachar el-Assad comme ils avaient attaqué Saddam Hussein. Et sous le même prétexte: l’usage d’armes chimiques qu’aucune enquête internationale n’a prouvé à ce jour. En droit international, une telle action est appelée “agression contre un État souverain”. Et à supposer qu’elle ait lieu, qui sera mis à la place de Bachar ? Les seuls à avoir une force comparable la sienne sont les chefs des mouvements terroristes. Les personnes de valeur que comptait l’opposition avant la guerre, comme Michel Kilo, ont été écartées par les islamistes et sont parties, parce qu’elles refusaient de servir de caution aux organisations djihadistes.

Si cette guerre qu’annonce Trump a lieu, il est donc à craindre qu’elle ne laisse en Syrie un vide institutionnel comme celui que les Américains ont installé en Irak en remplaçant un gouvernement qui tenait le pays, par un gouvernement faible, corrompu, qui leur était obéissant, et était haï du peuple. La stratégie habituelle du conquérant qui se fait représenter par des hommes de paille.

Si cela arrivait, nous aurions un monstre plus terrible que Daech, et alors, l’Occident pourrait ne pas lui échapper. Joulani et son ancien maître, Baghdadi, ont la même idéologie, les mêmes ambitions et les mêmes méthodes l’un que l’autre. La destruction de Daech a débarrassé Joulani et ses lieutenants d’un rival. Sur la voie du pouvoir, il ne lui reste plus qu’un seul obstacle : Bachar el-Assad.

La disparition de Daech et de son plus puissant adversaire en Syrie poussera les djihadistes survivants et désemparés à se tourner vers al-Nosra, et alors, c’est le chef de celle-ci qui sera le calife et reprendra le programme d’invasion mondiale de Baghdadi. Les cadres d’al-Nosra attendent donc leur heure en silence.

Lina Murr Nehmé, 11 avril 2018

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